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Carroll LawAVOCATS DEPUIS 1888

France · Familles

Le prélèvement compensatoire de l'article 913 : où en est-on en 2026 ?

Depuis le 1er novembre 2021, l'article 913 du Code civil donne à un enfant ressortissant ou résident de l'UE (ou dont le parent l'était) un prélèvement compensatoire sur les biens situés en France, lorsque la loi applicable à la succession n'offre aux enfants aucun mécanisme réservataire protecteur. En 2025 et 2026, la pression est retombée : la France s'est formellement engagée à une lecture étroite (tout véritable mécanisme de protection des enfants dans la loi étrangère compte, y compris l'Inheritance (Provision for Family and Dependants) Act 1975 anglais) et, le 1er juin 2026, la Commission européenne a adressé une lettre de pré-clôture annonçant la fin de son dossier. La pratique française actuelle suit cette lecture : un testament anglais choisissant la loi anglaise reçoit effet. Mais la réserve honnête a sa place dans chaque dossier : le retrait de la Commission engage la Commission, pas un juge français ; aucun juge français n'a encore statué sur le nouvel article ; et le notaire doit toujours informer chaque enfant de ce droit. Le prélèvement est en sommeil, pas mort : c'est exactement pourquoi un plan qui déshérite un enfant sur un bien français doit être construit structurellement, et non reposer sur une seule lecture contestable.

Aucune disposition du droit successoral français n'a suscité autant d'inquiétude de part et d'autre de la Manche cette décennie que le « prélèvement compensatoire » de 2021. Voici ce qu'il dit réellement, ce qui s'est passé depuis (y compris le tournant de 2026 à Bruxelles) et ce qu'un conseil prudent dit aujourd'hui à une famille.

Ce qu'a fait la loi de 2021

Par la loi n° 2021-1109 (art. 24), la France a inséré un troisième alinéa à l'article 913 du Code civil, pour les décès à compter du 1er novembre 2021. Lorsque le défunt ou au moins l'un de ses enfants est ressortissant d'un État membre de l'UE ou y réside habituellement, et que la loi applicable à la succession ne permet aucun mécanisme réservataire protecteur des enfants, chaque enfant peut effectuer un prélèvement compensatoire sur les biens situés en France, à hauteur de la réserve que la loi française lui aurait donnée. Le texte a été rédigé en réponse délibérée à la libéralité des juges français eux-mêmes : dans les affaires Jarre et Colombier (Cass. 1re civ., 27 septembre 2017), la Cour de cassation avait jugé qu'une loi étrangère ignorant la réserve française n'est pas, en soi, contraire à l'ordre public français, sauf à laisser des enfants dans le besoin.

Ce que les juges ont dit depuis

Trois choses, et un silence. Le Conseil constitutionnel a validé la loi en 2021 sans examiner cet article au fond (sa décision de 2011 censurant l'ancien prélèvement de 1819, fondé sur la nationalité, explique pourquoi la nouvelle version a été construite autour de la résidence dans l'UE). En février 2024, la Cour européenne des droits de l'homme, dans Jarre c. France, a jugé que le refus antérieur de la France d'appliquer la réserve aux successions régies par une loi étrangère ne violait aucun droit de l'homme : il n'existe pas, a dit Strasbourg, de droit de l'homme à hériter. Et le silence : aucune juridiction française n'a encore statué sur le prélèvement du nouvel article 913 lui-même ; la disposition ne joue que pour les décès postérieurs à fin 2021, et les premiers litiges remontent encore.

La querelle de Bruxelles, et le tournant de 2026

Des praticiens de toute l'Europe se sont plaints à la Commission européenne que le prélèvement défie le règlement européen sur les successions, celui-là même qui permet de choisir sa loi nationale pour régir toute la succession. La Commission a ouvert un dossier de plaintes multiples (CPLT(2022)03325), a formellement interpellé la France en juillet 2025, et la France a répondu en octobre 2025 par un engagement d'interprétation restrictive : le prélèvement ne s'applique que lorsque la loi étrangère ne comporte aucun mécanisme de protection des enfants. Selon cette lecture, le droit anglais est en terrain sûr : l'Inheritance (Provision for Family and Dependants) Act 1975, qui permet à un enfant de demander à un juge anglais une provision raisonnable, vaut mécanisme protecteur. Le 1er juin 2026, la Commission a adressé une lettre de pré-clôture annonçant la fin du dossier sur cette base. La pratique notariale française actuelle en tient compte : un testament anglais choisissant la loi anglaise reçoit effet sur les biens français, la position anglaise étant formellement prouvée au notaire, ce qui est précisément le rôle du certificat de coutume.

La réserve honnête : en sommeil n'est pas mort

Voici ce qu'ajoute un avocat prudent, et ce que les résumés rassurants omettent. Le retrait de la Commission engage la Commission ; il n'engage pas un juge français. La lecture selon laquelle « l'Act de 1975 compte » est un engagement du gouvernement accepté par un régulateur, pas une décision de justice ; l'argument contraire (un recours anglais discrétionnaire, fondé sur le besoin, n'a rien d'une réserve continentale fixe) n'a jamais été tranché par la Cour de cassation, et le Conseil constitutionnel n'a jamais examiné le nouvel article. Pendant ce temps, le notaire qui règle une succession française a l'obligation légale d'informer individuellement chaque enfant de ses droits : un enfant déçu d'une succession régie par la loi anglaise apprendra donc l'existence du prélèvement par le notaire lui-même, et un enfant déterminé peut toujours plaider. Bref, le prélèvement est en sommeil, mais invocable.

Ce que cela signifie pour votre anticipation

Trois règles pratiques. D'abord, le choix de loi vaut toujours d'être fait : il fixe la loi applicable et, selon la lecture officielle actuelle, garde le prélèvement endormi ; sans lui, la loi française s'applique d'elle-même, réserve comprise. Ensuite, lorsque le plan déshérite réellement un enfant (les familles recomposées en sont le cas type), ne faites pas reposer toute la succession sur la lecture non éprouvée : structurez autour dès l'anticipation, avec les outils qu'un juge français respecte, plutôt que de parier sur l'équivalence après un décès. Enfin, surveillez l'horizon : le premier arrêt d'appel français sur le nouvel article, ou une question prioritaire de constitutionnalité, pourrait tout changer du jour au lendemain ; cette page est datée pour une raison. Lorsque des biens français et une famille délicate sont en jeu, c'est exactement le terrain d'une anticipation française bien structurée et d'une consultation écrite sur qui hérite, claire, signée et à jour. (État au mois d'août 2026 ; ce domaine évolue vite et nous le vérifions à nouveau dans chaque dossier.)

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